Toutes ses copines quadra se sont remises au sport. Sans exception. Je deviens l’intrus dans les conversations. La preuve vivante qu’on peut aussi ne pas y arriver. Moi ? Je suis son corps. Oui, oui. Le fameux.
« Ici une patiente sur trois est en pleurs. Et pourquoi certaines pleurent ? Parce que leurs maris les trouvent « grosses et moches ». Ou les ont trompées parce qu’elles ont pris du poids. Et moi, je me prends les réflexions qu’elles devraient faire à leurs maris. »
Voilà ce que je vais lui dire, à la diététicienne. Je m’y vois déjà, m’assoir en face d’elle au premier RV et lui lancer : « je sais que je devrais être à la salle de sport, plutôt qu’ici ». Je serai cette nouvelle patiente un peu bravache, lucide, marrante, à laquelle elle s’attacherait tout de suite.
Je m’en aperçois dans le miroir, juste avant de sortir. Le renflement de ma banane, qui tombe sur le renflement de mon ventre. J’ai l’air enceinte. J’ai 44 ans, et j’ai l’air enceinte.
Je découvre ce mot et j’y suis chez moi. « Midsize », ni mince ni grosse. Ni normale d’ailleurs, puisque normale c’est mince.
Je suis devenue un problème à résoudre, quelqu’un que l’on veut aider. Ces histoires de kilos mal vécus, c’est comme une porte qui grince. Personne ne supporte d’entendre ça trop longtemps sans avoir envie d’intervenir.
On les toise toujours un peu, ces obsédés du contrôle qui décidément n’ont plus de boussole, plus de bon sens, pour en arriver à peser leur nourriture. On se croit plus malin, sans réaliser que nous aussi on pèse, on pèse mentalement, à chaque putain de fois. Parce qu’à chaque fois qu’on mange, on pense à la liste.
« Oui mais tu es grande. » Cette phrase, très vite, quand je parle de mon poids. Combien de fois l’ai-je entendue. Combien de fois l’ai-je provoquée. Puisque parler de son poids, parler pour s’en plaindre, c’est mettre en souriant un pistolet sur la tempe de vos interlocuteurs.
Le portail se referme, ils sont partis. Ils sont vraiment partis. Je ne rentre pas tout de suite dans la maison. Allume une cigarette d’abord. Mes mains tremblent un peu. Je suis seule, complètement seule pendant les cinq prochains jours. Ça ne m’est pas arrivé depuis vingt ans.
J’ai 15 ans, il fait nuit. Je suis debout dans ma chambre d’adolescente et dans une robe noire Zara, décolleté carré, fines bretelles, évasée aux genoux.
Qu’est-ce qui se passe quand tu t’es photographiée pendant une décennie sous toutes les coutures et toujours les meilleures. Quand l’histoire de ton corps est devenue ton histoire tout court. Quand les photos ont été ton discours, tes alliées, quand tu as façonné cette version de toi dans l’oeil des autres mais aussi dans le tien.
Je ne savais pas quoi faire de la tombe, au début. Quelle posture physique, quel ton adopter. Face à la dalle de granit sous laquelle repose mon père, faut-il me tenir debout ou courbée, les mains dans le dos ou les bras croisés ? Est-ce que je dois lui parler dans ma tête, en chuchotant, à voix haute ? Seule ou devant témoin ?