Je suis devenue un problème à résoudre, quelqu’un que l’on veut aider. Ces histoires de kilos mal vécus, c’est comme une porte qui grince. Personne ne supporte d’entendre ça trop longtemps sans avoir envie d’intervenir.
« Mais est-ce que vouloir peser 60 kilos pour se sentir désirable n'est pas le vrai problème ? »
« Gagner un peu de poids c’est aussi se lâcher la grappe. »
« On ne peut pas envisager ces kilos de manière positive ? »
J’envie les bonnes âmes qui m’écrivent. La pureté de leur monde. Charlotte libère-toi donc du tien, de l’imaginaire collectif avec lequel tu as grandi et il n’y aura plus de problème.
Mais cet imaginaire est toujours là.
J’y vois l’Ozempic monter en puissance avec une excitation malsaine et un doux parfum de familiarité. Skinny is back and it never left. Les posts dénonçant le body shaming des années 90 et 2000, ces plaidoyers qui étaient encore partout il y a six mois, se raréfient déjà.
Le poids redevient cette marmite sociétale avec laquelle on s’ébouillante. Et l’amaigrissement, un ticket gagnant pour le seau de merde.
Anna Roy se fait harceler en ligne parce qu’elle a minci et qu’elle raconte pourquoi dans un livre.
Selena Gomez aussi, mais sans avoir besoin d’écrire. Apparaître lui suffit. L’icône du body positive a trahi.
Margot Robbie et Lily Collins sont renvoyées dos à dos. L’une pour avoir « ruiné son corps » pendant sa grossesse, l’autre pour avoir recouru à une mère porteuse. Et donc conservé sa ligne.
Women can’t win.
Moi non plus je can’t win avec mes atermoiements pondéraux. Ma manière de ne pas trancher, de rester pétrifiée entre le voeu de minceur et le prix qu’il coûte.
Je can’t win sauf sur LinkedIn. Ah non là, sur LinkedIn c’est le jackpot. J’y suis devenue une cliente, un marché, une aubaine.
« Bonjour Charlotte, si vous voulez poursuivre vos investigations sur le rapport au corps… »
« Je suis comme le génie dans Aladin, j’apparais sur ta route au bon moment pour t’aider à réaliser tes rêves les plus fous ! »
« Alors Charlotte je vois votre post et repense à nos échanges… Gervaise parle de la même chose que vous dans son EP et sa chanson FUCK MON CORPS… »
« Charlotte, nous menons depuis le début de l'année 2024 une recherche-action interdisciplinaire et interculturelle sur le corps conscient… »
« Charlotte, le PBS pourrait régler tous ces problèmes. »
« Charlotte, pour aller au-delà des injonctions du corps social et des stéréotypes… »
Un jour, c’est le Dr Dukan qui m’écrit.
C’est fou, lui qui était tout et qui n’est plus rien.
Lui qui ne sait pas que j’ai fait son régime et combien de fois je l’ai fait.
Lui qui n’attire même plus les foudres des médecins, la Glucose Goddess ayant repris le job.
Que fait un épouvantail quand la polémique n’assure plus sa notoriété ? Il patrouille sur LinkedIn.
Le « médecin vivant le plus lu au monde » (dixit sa bio) est ainsi tombé sur un de mes articles pour le ELLE.fr, l’un des plus populaires de la rubrique « En Corps Heureux », puisque rien n’y déclenche autant de clics que le surpoids et la souffrance qui va avec.
Le témoignage parle d’obésité et sur l’obésité, le Dr Dukan tient à m’écrire sa théorie.
« Ce n'est pas une maladie, c'est la réponse d'une personne hypersensible à la souffrance, à l'insatisfaction et au stress, qui consomme des aliments de gratification pour les dissiper le temps de leur consommation. Pourquoi alors dans ces conditions, ne sommes-nous pas tous obèses ? »
En fait c’est ça le programme. S’endurcir. Moralement, physiquement, puisque ça va ensemble. Et au bout ? Au bout bien sûr personne ne gagne.
Ni les flasques sédentaires réfugiés dans la consolation alimentaire, ces losers qui s’empiffrent dès qu’il y a un peu d’adversité.
Ni les autres, les minces, ces odieux privilégiés, ces bourgeois, ces gens secs de corps et de coeur.
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