76 KILOS - Mon corps sur les photos - Chapitre 2

Qu’est-ce qui se passe quand tu t’es photographiée pendant une décennie sous toutes les coutures et toujours les meilleures. Quand l’histoire de ton corps est devenue ton histoire tout court. Quand les photos ont été ton discours, tes alliées, quand tu as façonné cette version de toi dans l’oeil des autres mais aussi dans le tien.

76 kilos
5 min ⋅ 15/10/2024

Et que tout ceci, un jour, se fissure. 

Il n’y aura pas de signe avant-coureur, rien pour t’y préparer. Tu es encore jeune, tu penses que tu as le temps. C’est une vérité qui se glissera en toi lentement. Au fil des mois, des kilos et des clichés pris par d’autres, ces clichés où ton image surgit comme un malentendu. 

Tu ne sais pas quoi en penser, tant mieux tant pis c’est comme ça c’est la vie ? T’en foutre, tu essaies et ça sonne faux. Le cul entre deux chaises et entre deux corps, entre hier et aujourd’hui, entre accepter et agir. Quoi que tu choisisses, c’est te trahir un peu.

Tu n’es pas la femme que tu avais prévu d’être, ça c’est certain. 
Tu ne sais pas combien elle pèse mais tu sais à quoi ce poids ressemble : bien sur toutes les photos et sous tous les angles, toutes les lumières, dans toutes les mains, quelle que soit la personne qui appuie sur le déclencheur.

C’est effarant d’écrire un truc pareil, la vanité monstrueuse que ça suppose chez toi, la déconnexion avec ton corps aussi. Tu reformules plusieurs fois pour que ça sonne un peu moins dingue. Tu dis tu au lieu de dire je. Ça sonne toujours aussi dingue.

Alors je reviens au je. Et au moment d’illustrer ce chapitre 2. Bien sûr que quand on écrit sur son poids, il y a très vite la question des photos. Est-ce que je vais, comme tant de filles savent le faire avec panache sur Instagram, immortaliser mes bourrelets, servir brioche et peau d’orange ? Est-ce que je dois le faire parce que c’est trop facile sinon, parler de son poids sans jamais rien montrer ? 

Chaque mois j’y pense, et chaque mois je diffère. Comme s’il fallait d’abord creuser, comprendre, et pour comprendre, se souvenir. 

Mon poids a fait très tôt partie de la légende familiale.

Ou, plus exactement, mes rondeurs de bébé puis de fillette. Ce ventre moulé dans les salopettes, ces replis aux poignets et aux chevilles, rendus saillants par une gourmette ou des chaussettes, ces petits trous graisseux à la naissance des phalanges. Tout ce gras que l’on accueille avec tendresse, sans inquiétude, parce qu’il me garde tout de même « dans la courbe », parce que c’est longtemps mignon, et que ça s’arrête quand il faut, à la fin de la maternelle. Comme je n’en ai pas de souvenir direct, c’est grâce aux photos que je le sais et aux exclamations qu’elles provoquent. Bien sûr c’est adorable, et je reproduirai plus tard cette exacte adoration sur le corps de mes filles, jusqu’à la pratique du surnom. Le mien c’était « Bouboule », les leurs « mes saucisses », « mes boudins », « mes pâtés ». Des sobriquets carnivores pour dire cette précieuse chair de l’enfance, dont chaque gramme aura été chéri et photographié.

Comme tous les natifs de ma génération, j’ai grandi sans Internet, sans portable. Et donc longtemps, sans selfie. J’ai 26 ans et déjà un blog quand Apple sort son premier iPhone, et que je m’accroche encore à mon Blackberry. Découvrant d’abord avec un Canon et une télécommande le pouvoir de me photographier, de contrôler mon apparence.

Ai-je besoin de redire ici la différence immense entre le miroir et la photo ? À force de m’exposer en ligne, j’ai appris à ne plus me fier au premier, à tout vérifier avec la seconde. Mon véritable reflet, c’est la photo et ce sont les vêtements qui me l’apprennent. Choisir le bon t-shirt, le bon jean pour qu’ils me flattent même en photo est devenu une aptitude, affûtée grâce à ce que je veux précisément cacher.

J’ai un complexe, mon ventre, né en colonie de vacances à 14 ans, lorsque dans une douche collective je m’aperçois que je suis la seule fille à ne pas avoir de ventre plat et lisse.

Sidérée, je fixe les autres pensionnaires qui se savonnent déjà. 

Celles qui ont des hanches et des cuisses plus épaisses que les miennes et quand même un ventre plat. 
Celles qui ont des seins un peu bizarres, et quand même un ventre plat.

Moi à 14 ans je suis « proportionnée », un bonnet B assez symétrique, les hanches dans l’alignement des épaules, les jambes longues, les bras fins. Mais j’ai des capitons sur le ventre. Pour m’en débarrasser il faudrait des efforts, des abdos, et je sens bien que les autres filles, elles, n’en ont jamais eu besoin. 

Un malaise naît instantanément, qui ne me quittera plus. À chaque photo, c’est lui que je guette, lui que je cache, et les bikinis ce sera toujours non, à part quand je serai enceinte de 6 mois et qu’enfin tendue, bombée, lissée, la peau d’orange disparaîtra temporairement.

Du ventre naît la quête perpétuelle du vêtement qui saura le faire oublier. 
Et de cette quête naît le plaisir de s’habiller tout court, puis de réaliser à chaque photo ce tour de prestidigitation. J’ai du ventre, mais ça ne se voit pas. Enfin c’est ce que je crois. Car bien avant que ce ne soit d’actualité, les mots « Balibulle enceinte » grimpent au sommet des Google requests quand je tape mon pseudo - puisqu’à l’époque je fais encore ce truc fou de taper mon pseudo et de voir ce qui tombe.

On peut me dire beaucoup de choses sans me faire chanceler, railler mes jambes, mes premières rides, mon nez. Ça n’atteint rien de fragile chez moi.

Mais alors le ventre, c’est viscéral. 
Parce qu’il a toujours été là, 76 kilos ou pas, et que je l’ai laissé faire. Composant avec lui, sans chercher ni à l’aimer ni à l’éradiquer, dans un attentisme hostile de vieux couple.

Et puis je tombe enceinte pour de vrai et là il n’y a plus de sujet. On passe du blog à Instagram et plus j’ai de ventre, moins on m’en parle en ligne, pendant que sur chaque photo je m’acharne à le nier, à le rayer de la carte.
Pas besoin de retouche, j’en suis au stade où la bonne posture, la bonne lumière suffisent à l’estomper. Toujours de face, souvent figée. Comme un insecte sur une planche d’entomologie.

Bientôt, c’est le format hauteur des stories qui me facilite la tâche. Pour rentrer dans le cadre, il faut que je recule. Et plus je recule moins on voit que même les volumes de mon visage ont changé.

Je ne comprends pas tout de suite ce qui se joue. Et à quoi je joue en façonnant ce double virtuel. 
Cet alter ego digne de la Charlotte d’autrefois (ou devrais-je dire de toujours
Cet hologramme grâce auquel je ne change pas, ou si peu.
Et que j’envoie socialiser en ligne, à ma place. 

Peu à peu, je commence à croire à ma créature.

C’est à partir de là que me confronter aux photos de vacances et de famille me rend nerveuse. J’y disparais le plus possible, me dévoue pour les prendre. Le grand récit familial, pas de problème si je n’y figure pas, c’est moi qui le raconte volontiers, comme un père des années 80, comme mon père à moi. Mais bien sûr, j’ai ma fierté. Comme je ne veux pas que mes manigances soient flagrantes, je n’esquive pas quand d’autres que moi dégainent le portable.

Si sur ces photos-là je me reconnais - c’est-à-dire fidèle à mes selfies - c’est toujours un petit miracle, un trophée, une réparation, une justice qui m’est rendue.

Si j’y vois ce que je ne veux pas voir, cet épaississement généralisé, c’est une trahison. Surtout que personne ne dit rien, personne ne s’offusque de me voir ainsi déformée, saccagée par une mauvaise prise de vue. Et moi non plus je ne dis rien. Parce que si je demande « je ne ressemble pas à ça quand même ? », j’ai trop peur de la réponse.

Autant dire que le télétravail m’arrange, les nouvelles rencontres aussi. Mais revoir ceux qui m’ont connue avant, ceux qui auront matière à comparer… À ces rendez-vous là je ne viens jamais seule, toujours accompagnée de ma prise-de-poids, toujours tentée de la mentionner. Et en retour, on me jure que je n’ai pas changé. Parce que quoi dire d’autre, à 76 kilos ?

Alors lâchement, j’espace les visites et laisse la créature occuper le terrain sur les réseaux. En attendant un hypothétique retour triomphal, affichant un revenge weight comme d’autres portent une revenge dress. 

Il y aurait alors ces conversations qui arrivent quand on mincit (un peu, pas trop), ces compliments doux amers dont parle si bien Caroline Franc.
Il y aurait ces « wow » intérieurs que j’ai ressentis mille fois face à d’autres femmes et qui persistent même à l’heure où l’on se retient de valider le corps des autres. 
Moi je pense « wow » et ne pose pas de questions, ne cherche pas à savoir ce qui se cache derrière une silhouette allégée. J’ai au moins appris ça avec l’âge et l’expérience. Si le poids était un indicateur fiable de malheur ou de bonheur ça se saurait. Avec moi, ça ne s’est jamais vérifié.

CHAPITRE 3 - Tous mes autres poids

Le vendredi 15 novembre

76 kilos

Par Charlotte Moreau

Journaliste pop culture, mode et société aux rédactions du ELLE.
Sur Kessel, auteur de "76 kilos”, Glory Box et du Debrief.
En librairies : Il était une fois les pompiers (Marabout) Le Dressing Code (Leduc) Antiguide de la mode (J'ai Lu)
Masterclasses et ateliers d'écriture (non-fiction) sur www.balibulle.com

Les derniers articles publiés