76 KILOS - Un poids d'homme - Chapitre 1

Je ne savais pas quoi faire de la tombe, au début. Quelle posture physique, quel ton adopter. Face à la dalle de granit sous laquelle repose mon père, faut-il me tenir debout ou courbée, les mains dans le dos ou les bras croisés ? Est-ce que je dois lui parler dans ma tête, en chuchotant, à voix haute ? Seule ou devant témoin ?

76 kilos
6 min ⋅ 15/09/2024

Je n’avais pas réalisé jusqu’à lui. Les autres deuils, les autres tombes, ce n’était rien, pas même un brouillon.

Au bout de quelques visites, jamais planifiées, toujours finies en larmes, je prends mes marques. Des trucs sortent de ma bouche que je n’anticipe pas, détails du quotidien, plans sur la comète, et parmi eux celui-ci : « Je te promets de la vivre cette vie, de la vivre bien. » 

Mon père est mort un mois plus tôt, en me reconnaissant encore malgré Alzheimer, à 87 ans. J’en ai 43 et demi, je suis exactement à la moitié du chemin. Et c’est moi qui ne me reconnais plus. 

76 kilos c’était un temps le poids de mon père, et maintenant c’est le mien. Le transfert est achevé, je l’ai incorporé. 

C’est un hasard bien sûr, que ça ait coïncidé avec ses premiers symptômes, perte de repères dans le temps et l’espace. Parallèlement, j’avais moi-même une hygiène de vie justifiant largement de m’alourdir. Mais le symbole est séduisant. Incorporer mon père, sachant qu’il allait se désagréger lentement sous mes yeux.

76 kilos c’est donc notre poids. Un poids d’homme.

Un poids d’homme ? J’ai hésité à rajouter un point d’interrogation en titre de ce chapitre, pour l’adoucir un peu. C’est le premier en plus, il faut faire bonne impression. On n’affirme plus des trucs comme ça aujourd’hui, et je n’ai même pas l’âge ni l’excuse d’être une boomer pour l’écrire. Mais si je commence à prendre des pincettes maintenant, à quoi bon.

De là où je parle, de là où j’ai grandi, grossi, maigri, re-grossi, re-maigri, et re-re-grossi, 76 kilos c’est un poids d’homme. Dont, jusqu’à aujourd’hui, j’ai parlé surtout avec des hommes.

Le mec du ski shop, qui me le demande pour régler mes fixations. 
Le mec du parachute ascensionnel, qui me le demande pour régler mon baudrier.
Le gynéco, qui me le demande pour m’engueuler.

Je réponds trois fois par an, en relevant un peu le menton comme ça, comme on veut prendre l’air dégagé. À cet instant, il ne faut pas bafouiller. Énoncer le chiffre suffisamment fort mais pas trop fort non plus. Ne pas en faire un sujet. Cet été, j’ai fait l’erreur.

Le mec du parachute ascensionnel s’excuse un peu trop de me demander mon poids (« je sais que ce n’est pas très délicat et je suis désolé… ») alors je lance : « dans un monde idéal, cette conversation ne serait pas un problème ». Je lui souris, je charge ce sourire de la plus grande sérénité possible. Mais il semble encore plus gêné, insiste sur la nécessité de demander cette information à tous, sans exception : 

Vous savez, parfois on a des papas costauds avec leurs gamins tous légers, il faut équilibrer… 
- Eh bien aujourd’hui, le « papa costaud » c’est moi.

À vue de nez, je lui mets quoi, dix kilos ? Peut-être même quinze. 
Il est taillé comme beaucoup de gars du port, ces mecs secs et tannés qui convoient des salves de touristes empâtés sur des wakeboards et des bouées. Allez, 60-65 kilos à tout casser.

Je me dis que forcément, lui aussi doit essayer de deviner le poids des gens. Et être devenu bon à ça, avec le temps, à force d’avoir la vraie réponse. Personne n’a envie de voir son parachute et son gamin se décrocher à 100 mètres au-dessus de la mer. Personne n’a envie de se péter une rotule dans la poudreuse parce que le ski n’a pas déchaussé. Personne ne triche, ne ment par coquetterie.

Ça me paraît fou, en y pensant. Que les gens bossant dans les ski shops ou les sports nautiques soient - avec les médecins - les mieux renseignés sur le poids des femmes. Ce sujet sur lequel il serait donc, comme leur âge, délicat de les interroger. Comme si les réponses étaient offensantes. Tout comme il semble instantanément offensant que je dise poids d’homme à propos de mes 76 kilos.

« C’est quoi cette expression » 
« Ne te dévalorise pas »
« Dommage que tu t’auto-critiques, ça me choque un peu » 
« Plein de femmes font ce poids et ce n’est pas déshonorant »

Lorsque je lâche l’expression sur Instagram pour la première fois début septembre, l’assimilation entre poids d’homme et dévalorisation semble aller de soi.

J’entends bien ce qui m’y est suggéré, avec bienveillance : « 76 kilos n’est pas qu’un poids d’homme, c’est aussi un poids de femme ». 

Mais si on part de là, l’inverse est donc également vrai : « 76 kilos n’est pas qu’un poids de femme, c’est aussi un poids d’homme ». Et c’est là que mon référentiel déconne. 

Car tout comme Nathalie, une autre de mes lectrices, « je suis de celles qui rêvent devant les comédies romantiques où le gars porte la nana. » Épouses soulevées jusqu’au seuil de la chambre à coucher. Amantes hissées contre un mur ou la paroi de la douche. 

Compliqué, passé un certain poids.

J’ai des contre-exemples, mais peu. Des personnages féminins qui en imposent, d’ailleurs. Kelly McGillis et Tom Cruise dans « Top Gun ». Geena Davis et Brad Pitt dans « Thelma et Louise ». Mais ensuite ?

Que d’autres exceptions existent sans me venir à l’esprit, là comme ça spontanément, ça veut déjà beaucoup dire. De la culture dans laquelle je baigne, je retiens une armée de poids plumes, dont l’agilité et la légèreté sonnent comme une promesse de nuits chaudes. Et pour certaines, de noces épanouies.

D’ailleurs, vingt kilos séparent mes parents lorsqu’ils se passent la bague au doigt. 

J’ai beaucoup entendu ma mère dire qu’elle pesait 56 kilos à son mariage tout en étant en début de grossesse. Sans qu’elle le veuille, sans que je ne le décide non plus, ce chiffre devient mon premier repère, malgré les huit centimètres qui nous sépareront dès l’adolescence. Ne dit-on pas le poids de son mariage, comme on se réfère à un absolu, au canon ultime ? 

Un poids qui commence par 5, c’est celui qu’en grandissant je vois partout, sur les balances familiales, mais aussi à la télévision et dans les magazines. C’est la dizaine des femmes qui disent leur poids aisément, les femmes comme il faut, qu’on ne considèrera ni trop maigres, ni trop grosses, les femmes qui n’ont pas de problème avec leur silhouette ou leur alimentation, les supermodels aux formes incendiaires évidemment. Les femmes, ou devrais-je dire tout simplement la femme, dans son expression la plus harmonieuse et fédératrice.

La dizaine qui commence par 6 c’est, dans mes premières constructions mentales, celle des joueuses de tennis dont je consulte les fiches techniques pendant Roland Garros, celle de Steffi Graf et Monica Seles, celle des smashes et des femmes qui crient comme des tigresses.

La dizaine qui commence par 7 c’est, d’un coup, mon père, d’un coup, les hommes. 

Et longtemps, avant d’en devenir une moi-même, je ne connaîtrai pas de femme dont le poids commence par 7. Je ne saurai pas non plus le déceler. Comme si à partir de 80 kilos c’était plus facile, plus net, mais que 70 et quelques, non, vraiment, on ne sait pas à quoi ça ressemble. À part à un homme. 

Dans cette dizaine qui commence par 7, je ne suis pas dans la tranche du bas. Celle qui entretient encore une prometteuse proximité avec la dizaine commençant par 6, comme si elle était encore à portée. 

Non, à 76 kilos, ça y est, vous êtes en haute mer. Sans rivage familier en vue, à part celui de la grossesse. Avec un poids que vous avez peut-être tutoyé dans le dernier trimestre ou à la sortie de la maternité. Un poids passager, ça va sans dire. Une femme en bonne santé a un poids de forme et y revient avec aisance ou, à défaut d’aisance, avec ténacité n’est-ce pas ?

Ma première évidence pondérale, ce sera ça : l’instabilité est une faute, qui met la santé en péril. 

Sauf que, et je mettrai plus de vingt ans à en prendre conscience, ce standard du poids stable gage de bonne santé, c’est d’abord une affaire d’hommes.
Ces corps dont l’existence est marquée par la continuité. 
Ces corps qui ne sont jamais bousculés par la grande affaire de la fertilité : cycles, grossesses, ménopause. 
Ces corps qu’on couronne d’un Oscar quand ils prennent ou perdent du poids. 

L’instabilité est une anomalie et pourtant, le destin-même du corps féminin. Un grand huit existentiel dans lequel on vous lance les yeux bandés, chargées comme des mules. Furies sous hormones dont on attend qu’elles domptent leurs humeurs et leurs silhouettes fluctuantes. Qu’elles les contrôlent.

Alors dénoncer l’obsession de la minceur, toutes ces scènes infamantes des années 90 et 2000, âge d’or du body shaming, c’est remporter une bataille. Mais pas la guerre. 

C’est oublier la norme suprême, la mère de toutes les injonctions : le contrôle de soi. Cette discipline à laquelle se plient les corps légers comme les corps lourds et musclés. Oui, ceux-là même qui font polémique aujourd’hui parce qu’ils offriraient une image trop virile de la femme. 

Ces derniers mois, les exemples d’athlètes rayonnantes - pesant mon poids ou davantage encore - ne m’ont procuré qu’un apaisement de courte durée. Et un sentiment de culpabilité en boomerang. Je sais tout ce qui m’en sépare. Mes 76 kilos à moi ne sont pas fermes, toniques, performants.

Contrôle.
Contrôle ou assume.

Moi, je suis à un endroit où je contrôle peu de choses et n’en assume pas beaucoup plus.

Je pèse un poids d’homme sans en avoir le bénéfice, la constance, la puissance. Découvrant dès l’enfance cette sensation de moteur cahoteux, vite bridé. Mes problèmes pulmonaires et cardiaques sont mineurs, mais ils suffiront à me convaincre que je suis limitée. 

De la force pourtant j’en ai. Mais chez moi, elle est affaire de rage, de négativité, d’objets qu’on jette, de tiroirs qu’on force, de meubles qu’on casse. Une force destructrice qui est à l’opposé du contrôle et qui jaillit dans la honte  - ne jetterait-on pas l’opprobre à un mec s’il agissait comme moi ?

C’est face à un homme qui n’aura jamais discerné cette brutalité, mon père, que l’évidence se fait. Un 22 mai, un mercredi. Face à la tombe, mon corps dressé me fait mal, je reviens d’une séance de kiné, les omoplates encore endolories. Je me sens à la fois cabossée, perdue et étrangement réconfortée, comme à chacune de ces visites au cimetière. Comme si toutes mes valises face à mon père pouvaient être déposées. Et soudain c’est là. Ça me traverse comme une décharge.

Si je veux respecter cette promesse que je lui ai faite quelques jours plus tôt, si je veux « bien vivre cette vie », honorer le temps qu’il me reste, je dois ouvrir cette valise-là, celle du poids. Ces 76 kilos, je ne sais pas si je pourrai les comprendre. Mais au moins, je dois essayer de les raconter.



CHAPITRE 2 - « Mon corps sur les photos »
Le mardi 15 octobre


76 kilos

Par Charlotte Moreau

Journaliste pop culture, mode et société aux rédactions du ELLE.
Sur Kessel, auteur de "76 kilos”, Glory Box et du Debrief.
En librairies : Il était une fois les pompiers (Marabout) Le Dressing Code (Leduc) Antiguide de la mode (J'ai Lu)
Masterclasses et ateliers d'écriture (non-fiction) sur www.balibulle.com

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